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Le Plan de Bezoard
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Le Livre d'or

Accepter l’Heureuse Mort de Sirius pour renaître

« Devrai-je donc mourir, moi aussi ? » (Gilgamesh)
« On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve » (Héraclite)

Harry baigne depuis sa plus tendre enfance dans un environnement où cohabite la Vie et la Mort. Ses parents sont morts sous ses yeux pour le sauver bien qu’il ne s’en souvienne pas distinctement, Cédric a trépassé sous les coups de Pettigrow qui obéissait aux ordres de son seigneur et Maître, Voldemort, et il a assisté au décès de son père de remplacement, de son parrain, de son ami et confident dans le Tome 5, Sirius Black.

La Mort vient donc très tôt frapper à notre porte. La vie est une succession de deuils que toute personne est bien obligée d'assumer : mort d’un proche, mort d’un parent, mort d'un ami, mort de celui ou de celle que l’on aime. Le deuil n'est pas une chose qui aille de soi, mais qui se vit et qui donne une leçon de vie. Mais traverser un deuil, est-ce pour autant être capable d'apprivoiser la mort ? Peut-on tirer de la mort une leçon de sagesse pour la vie ? Voila la question à laquelle nous aimerions répondre pour nous, pour eux et pour Harry.

L'insouciant et la mort

Il y a chez Vauvenargues (moraliste français, 1715-1747) des aphorismes qui vont dans le sens de l’insouciance, mais avec des justifications très différentes. Ce que rejette Vauvenargues, c’est le fatalisme, le défaitisme d’une rumination constante de la mort : "La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre" (Harry ne vit plus, ne parle plus, se renferme à la fin du Tome 5)

Une constante pensée de la mort ne peut que nous éloigner du courant de la Vie. Un être qui serait obsédé par la pensée de la mort, ne pourrait plus rien faire ici bas. Pour vouloir, il faut donner un sens au futur et si le futur est fermé d'emblée par la mort, on ne peut rien vouloir, rien accomplir. A quoi bon élaborer un quelconque projet, si c'est pour le mettre constamment en balance avec l'idée de la mort? C'est devenir fataliste. Espérons que Harry saura relever la tête et prendre en considération certains concepts de philosophie pour retrouver la joie de vivre et se préparer à affronter son destin.

"Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir". Il faut ne se représenter la vie que comme une entreprise indéfinie, qui ne peut être marquer d'aucun point d'arrêt. Il faut calculer nos fins, agencer nos moyens au-delà des bornes de notre existence. Il faut relever les défis de la vie et lutter de toutes ses forces contre un destin aussi maléfique qu’il soit.

Mieux : penser qu'après nous, d'autres pourrons prolonger notre œuvre. C'est un peu « la logique du forestier ». Il plante des arbres qu'il ne verra pas adultes. Il plante pour les générations à venir et non pour lui-même. Prévoir, c'est penser étaler les coupes de bois dans le temps et non penser à court terme dans une logique égocentrique. Harry doit donc se voir comme le « Ground Zero » d’un nouveau départ. Même s’il meurt sous les coups du Seigneur des Ténèbres, d’autres prendront la relève. Il y a toujours eu des battants et si Harry est celui de cette époque, un autre saura se lever, le cas échéant, pour donner une nouvelle impulsion, un nouveau départ à la lutte pour la Vie au-delà de la Mort, au-delà de la peur de la Mort.

La mort n'interrompt donc pas notre participation à l'humanité. C'est une idée qui est développée chez Auguste Comte, pour qui l'existence n'est possible que dans le grand corps de l'Humanité. Nous vivons toujours dans le grand corps de l'humanité. La pensée de la mort doit rester au second plan devant une telle vérité. Bien que cela soit un lourd fardeau, le destin de Harry est celui du monde et il est comme le dit Spinoza « un empire dans l’empire », il est ce monde.

De plus, nous passons notre existence à acquérir, à posséder d’avantage et la mort est terrible. Elle met en cause directement l’avidité de l’avoir. Nous sommes tellement soucieux d'avoir le nécessaire pour vivre. Et la mort est le plus grand escroc. Elle prend tout. Elle prend les proches, elle prend la vie que nous avions cru pouvoir posséder. Elle nous atteint directement dans notre identification à l’avoir et démasque brusquement le vide d’être. L’homme vient au monde nu, sans possession et il quitte le monde sans rien sans possession et tout ce qu’il aura pu acquérir dans sa vie ne lui servira jamais à rien pour rencontrer authentiquement la mort. Il lègue tout ce qu’il possède, tout ce qu’il est aux autres, aux vivants. Harry léguera son histoire, son courage, sa Vie comme sa Mort.

Accepter la mort et faire son deuil

Vivre en homme, c’est avoir conscience de ce que représente la condition humaine. La condition humaine est naturellement limitée dans sa durée. Refuser cette limite, c’est refuser la condition humaine, refuser d’être ce que nous sommes.

Nous comprenons dès lors ce qu’Epictète (un philosophe grec de l’antiquité) enseigne : « pourquoi pousse les épis ? N’est-ce pas pour mûrir ? Mais s’ils mûrissent, n’est-ce pas pour être moissonnés ? ».

La mort viendra nous faucher un jour, comme elle vient faucher tous les être humains, c’est là une nécessité naturelle que nous devrions accepter. La Mort est inéluctable. La Mort de Sirius, de Cédric, de James et Lily était inéluctable.

Mais que se passe-t-il en fait ?

« Nul d’entre nous ne veut obéir à la nécessité lorsqu’elle l’appelle, c’est en pleurant, en gémissant que nous subissons… nous appelons cela des accidents ». Mais la mort n’est pas un accident, ce qui peut-être accidentel, ce sont seulement les circonstances de cette mort. Nous savons que nous devons mourir un jour, le reconnaître, c’est accepter la réalité telle qu’elle est et cette acceptation du fait de la mort délivre une dignité. La mort est nécessaire comme composante même de la vie. C’est par la mort que la vie se régénère. Refuser la mort, c’est d’une certaine façon refuser aussi la vie.

Qu’importe donc la manière dont la vie s’achève, si le résultat est le même. « Que t’importe la manière dont tu entre dans l’Hadès ? Elles se valent toutes. Et si tu veux la vérité, la plus courte est celle que nous impose le tyran ; jamais un tyran n’a mis six mois à assassiner un homme, comme le fait la fièvre, qui met souvent une année ».

Cette citation nous fait accepter, à nous, lecteurs, la mort de Sirius. Elle est une délivrance. Sirius se dépérissait à ne pas pouvoir être utile à l’Ordre, à ne pas pouvoir sortir. Dans sa Mort, il a retrouvé la Vie, il a pu faire ce qu’il voulait. Sa Mort le sauve.
Cette Mort rapide, nette est celle imposée par un tyran, Voldemort qui ne lui a pas laissé le temps de souffrir. Il est mort comme il le voulait, debout en combattant (et sans souffrir), juste en s’étonnant de se retrouver face à se nouvel adversaire que l’on ne peut pas vaincre.

« Craindre la mort, Athéniens, ce n’est pas autre chose que de se croire sage, alors qu’on ne l’est pas, puisque c’est croire qu’on sait ce qu’on ne sait pas ». Personne, en effet, ne sait ce qu’est la mort et si elle n’est pas justement pour l’homme le plus grand des biens, et on la craint comme si l’on était sûr que c’est le plus grand des maux.

La mort et la sagesse du Devenir

"Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans cesse", Diderot.
C’est une bien maigre consolation, une consolation qui ne prête pas attention au fait de la mort. Peut-on vivre avec ce fait de la mort sans dérobade et sans fuite et en tirer une sagesse de la vie?

Nous voudrions la vie sans la mort. « La peur de la mort existe parce que nous nous accrochons à une continuité. Je suis en train d’écrire un livre et je peux mourir demain sans l’avoir achevé ; j’accumule de l’argent, et je peux mourir sans avoir obtenu ce que je voulais ; j’aspire à être quelque chose que je ne suis pas, alors, il y a peur de la mort ». Le moi est en souci de devenir, le moi entretient le désir de continuité, alors il s’effraye de ce qui menace son identité temporelle.

De plus, la vie est abandon de formes. Le papillon dépose la forme de la chenille et s’envole, l’enfant devient Homme et Harry devient le Sauveur. Mais consciemment l’ego veut garder toutes les vieilleries, les vieilles peaux et refuse de perdre. L’ego refuse l’abandon, car l’abandon équivaut à l’abandon de l’ego lui-même. Alors il s’accroche, il s’accroche et il maintient donc la peur. L’ego a peur de l’infini et de l’inconnu, peur du changement, peur du renouveau.

La pensée de la mort et la pensée de la vie sont donc intiment liées. Ce que nous rejetons de la mort, c’est ce que nous rejetons de la vie, ce qui la déprécie et la diminue. En un sens on pourrait dire : dis moi ce que tu penses de la mort et je te dirais qui tu es ! Cette pensée est l’exact pendant de notre reconnaissance de la vie. Alors maintenant, il ne reste plus à Harry qu’à répondre à cette « simple » question.